J'atterris à Genève dans une touffeur effroyable qui me prend à la gorge. Père et Jo sont là, ils m'attendent à la sortie des voyageurs. Je suis heureuse de les voir, heureuse d'être bientôt chez moi dans les vignes.
- Tu sais, on n'a pas revu ta chatte depuis hier soir, me dit-on soudain
- Laquelle ?
- Lara, bien sûr !
J'aurais dû me méfier. Je suis partie pendant trois jours. Elle, la garce, est partie aussi, elle m'en veut. Elle recommence comme l'an dernier, il faudra que je la cherche dans les vignes alentour, que je m'enquière auprès de toutes les maisons, que je demande à tout le monde si on a vu une petite chatte, il faudra que je téléphone au vétérinaire, à la police, à la voirie… que je mette des annonces dans les journaux, que je …
- C'était bien ce voyage, ça t'a plu ?
Il e
st bien question de cela vraiment. Et cette voiture qui lambine, qui se traîne sur l'autoroute encombrée. Mais qu'est - ce qu'ils foutent donc là tous ces gens, par cette chaleur, peuvent pas rester chez eux ? Et j'ai des visions de chatte blessée dans cette fournaise, agonisante sous ce soleil cruel, enfermée dans quelque garage, mourante de soif.
Nous arrivons enfin. Mécaniquement je regarde dans le garage sous les voitures, j'inspecte les armoires, les petits coins noirs, le dessous des lits, des couvertures, des coussins. Je crois la voir, je la vois. Mais non, elle n'est pas revenue.


Alors commence l'interminable attente. Et comme je n'en peux plus d'attendre, je pars arpenter les vignes sous le soleil qui se fiche bien de moi.
- Lara, Lara, Lara !
J'appelle sans arrêt. L'année dernière, ça l'avait aidée à retrouver son chemin. Du moins cela me soulage de le croire.
Je reviens bredouille. Père et Jo sont partis, complètement désolés.
Un voisin vient me faire une visite. Il m'inonde de ses problèmes, de vrais problèmes d'humains. Moi, je ne pense qu'à ma chatte, de quoi ai-je l'air, je vous le demande.

Faut être dingue de se mettre dans des états pareils pour un chat. Mais justement Lara n'est pas un chat, c'est Lara ! Je la connais si bien . Si elle n'est pas rentrée, c'est qu'elle n'a pas pu. Elle est toujours là , près de moi, à rentrer, à sortir, à rerentrer, surtout depuis que l'affreuse Aïcha, cette chatte des rues, son ennemie, cette moins que rien, a pris sa place. C'est ce qu'elle croit ma Lara. Mais non, personne n'a pris ta place, ma chérie, personne. Tu es ma douce, ma farouche, ma préférée puisque tu n'es pas là.
A chaque clac de la chatière, je sursaute. Mais ce n'est pas Lara
, c'est l'un ou l'autre des deux bons bougres, Kim ou Kash, jamais autant présents, à qui j'en veux presque de n'être qu'eux.

Passe la nuit, tiède et collante. Au petit matin, je repars à la recherche de ma chatte. Le tour des vignes à nouveau, indifférentes à ma peine, dressées comme des croix de guerre. Je soulève le couvercle des poubelles, je scrute les fossés, les bords des chemins, je pousse jusqu'au champ de maïs. Comme on doit pouvoir se perdre dans ces tiges immenses, toutes semblables quand on est une petite chatte paniquarde !
- Lara, Lara, Lara, …
Le son de ma voix doit sûrement se répercuter d'épis de maïs en épis de maïs. Lara va m'entendre, elle va surgir en grognant. Non, elle ne surgit pas. Les hampes de maïs ne bronchent pas. Végétales, elles ne sont pas concernées par ce petit animal égaré, qui a chaud, qui a soif et qui a peur.
Le soleil est de plomb fondu maintenant. J'arrête provisoirement mes recherches car je n'en peux plus mais j'informe encore deux braves dames du quartier qui vont chercher elles aussi, qui vont
parler à d'autres. Ainsi, je suis tranquille, se crée presque immédiatement tout un réseau en alerte. Si Lara est dans les parages, je le saurai bientôt.


Une longue journée, interminable, inutile, se traîne et c'est à nouveau la nuit.
Tu vas rentrer cette nuit, n'est-ce pas ma chérie ? La journée, il fait bien trop chaud. Je vais t'aider, je me concentre, je t'imagine glissant le museau par la chatière, j'entends cette espèce de roucoulement - grognement que tu te crois obligée de pousser à
chaque fois que tu rentres, ( tu t'en fous bien si cela me réveille), je me vois te caressant, te prenant dans mes bras, te bouffant de baisers, te donnant à boire, à manger.
Le somnifère m'envoie ad patres; béni sois - tu, ô somnifère qui as le pouvoir de couper les circuits, de disjoncter les obsessions, de rompre les cycles tournoyants des pensées toujours les mêmes.


Ce grognement - roucoulement, cette  râlerie qui n'en finit pas de râler… mais... mais quelle heure est-il, mon Dieu, je rêve !
Quatre heures du matin ! On râle toujours du côté de la cuisine , c'est elle, mais oui c'est Lara. Elle est revenue, elle a retrouvé son chemin, elle a faim, elle a soif, elle raconte, raconte, raconte.  Je ne comprends pas tout. Ça ne fait rien. Viens ma chérie, viens dormir près de moi. C'est fini, le cauchemar est fini. Tu t'endors et moi aussi sous la lune pleine, brillante et qui se marre.

1987

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"Kitty.mid est utilisée avec la permission de Geoff
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