Mon amie Myriam, écrivain et grande amie des chats, m'a envoyé le texte qui suit   et que j'ai le plaisir de vous présenter. Ce portrait d'un chaton est écrit avec talent, humour et tendresse. Je suis sûre que vous l'aimerez.

Kami est un chaton tout noir de neuf semaines et six cents grammes. Il habite chez moi depuis hier. Où que j’aille, il me suit : de pièce en pièce, de meuble en meuble, d’occupation en occupation, il est à mes côtés. A la salle de bains, il plonge dans le lavabo vide et renverse le verre à dents. Le tube dentifrice qui virevolte sur la porcelaine intéresse Kami. Puis il fait du patin sur le savon qui glisse à terre ainsi qu’ un rouge à lèvres que poursuit le chaton dribblant en connaisseur. Je ramasse le linge de bain auquel Kami s’est raccroché, ainsi que le dentifrice, le savon, le tube et deux brosses à dents.


Pendant ce temps, noir sur le tapis rouge de ma chambre, Kami court après lui-même. L’œil fixe, le regard minéral, les oreilles en arrière style casquette de rappeur, il joue à saute – mouton. Il tourbillonne, il se fait peur mais ne craint rien. Une crête guerrière se forme sur son échine. Puis c’est la démarche à la crabe, suivie d’une cavalcade qui se termine par un triple axel assez réussi. Mais pourquoi rester par terre quand on pourrait s’amuser sur une table ?
Saut vertical et atterrissage sur une pile de journaux qui s’écroule. Bon équilibriste, Kami effectue un léger rétablissement et cherche une nouvelle distraction aussitôt trouvée.

La nouvelle distraction, c’est moi. mais cette fois, je ne serai pas la proie comme lorsqu’il s’empare de mon bras façon gigot, l’enlaçant de ses pattes avant et le tricotant de ses pattes arrière, toutes griffes et canines dehors. Je serai comme bien souvent, le refuge, l’objet aimant. Kami n’a pas encore le regard intérieur des grands chats . Ses yeux sont tout entiers rivés sur moi, deux petits grains de raisin vert pleins d’une totale attention et d’un besoin d’appartenance. Il plonge dans mon regard, s’y accroche, s’y fond. Je le sais, il se blottit dans son nid préféré entre épaule et menton. Et là, ce sera le bien-être et le plus sonore des ronrons jusqu’au moment où Kami s’endormira.

 

Les miaulis de nuit sont de désespoir total car il sait qu’on ne viendra pas le chercher, que c’est peine perdue, cause perdue. En revanche, on décèle un certain espoir dans les miaous de jour. Tout d’ abord suppliants, ils passent à l’impérieux, au colérique, au dictatorial. Car il me connaît. Il sait me convaincre et que tôt ou tard, je viendrai le délivrer.
Le matin, quand j’ouvre la porte de sa chambre, je découvre un champ de bataille abandonné. Je ramasse les corps inertes qui jonchent le sol. Kami a filé sans songer à m’aider,  il a bien d’autres chats à fouetter.

Danse tribale autour d’une friandise pour chiens. Dressé Kami saute à pattes jointes. Il fait la ronde à lui tout seul.
Se découvrant athlète, il jaillit, il s’élance, fonce, atterrit. Se voulant alpiniste, il escalade, s’agrippe et dégringole…
Seul dans sa chambre, derrière la porte close, terrassé par la solitude et l’ennui, il gémit, il se lamente, il s’époumone. Il fait des vocalises. Puis il change de registre et passe à la revendication. Il n’acceptera aucun compromis. Il ne supplie pas, il exige. Cette incarcération est inacceptable. Alors j’ouvre la porte. Délivré, il bondit, il m’escalade et vient se nicher sous mon menton. Et là c’est le satin des coussinets, c’est l’amour enfin déclaré, c’est Ronron, Délice et Orgue, c’est chaton chatonnant et bonheur éclaté.

Corps arqué, immobilisé en diagonale, oreilles menaçantes, regard d’aliéné, Kami défie l’adversaire, le terrasse. Et voilà l’ourson abattu sur le sol, gisant, effondré. Aussitôt Kami change de rôle. Il opte pour un rôle de composition. Il se la joue Matou Force Tranquille. Il s’éloigne et se dirige vers d’autres cieux.
L’œil halluciné, il traque l’invisible. Il s’élance, saisit le vide. Il me happe doucement le nez de ses lèvres fines. Et sa truffe est aussi délicate qu’un champignon frais cueilli.
Plein d’assurance, convaincu d’être le bienvenu, cherchant un jeu, il va de chat en chat, de queue en queue, chaque fois renvoyé et toujours condamné à l’unanimité par un jury de quatre xénophobes. " Ce  n’est que partie remise " se dit Kami. Il repart en bel indifférent, tête haute. De toutes façons, d’autres devoirs l’appellent.
Langue lèche patte. Deux fois, trois fois, quatre fois : conscience professionnelle. Ensuite patte léchée astique museau. Deux fois, trois fois, ça suffira …

Ma maison est devenue immense. Je la vois par ses yeux, je la mesure à l’aune de ses pattes. Kami le Lilliputien, le Diablon, le diablotin,le nain de jardin, le kamikaze de poche, la panthère miniature.
Comme un gosse de riche qui a trop de jouets, il se lasse, il a trop de tout. Il circule, il cherche. Les miaous s’enchaînent : "Amusez-moi, étonnez-moi, prenez-moi, parlez-moi, nourrissez-moi, jouez   avec moi… ". Rien ne vient mais il me trouve.
Allongée sur mon lit, je suis sa chose. Une citadelle à conquérir. Culbutes, cabrioles, corps ondoyant et tête oblique, c’est la période  d’échauffement. Puis ce sera l’attaque. Regard halluciné, popotin vibrant, sinuosités de la queue, il s’élance en exécutant le grand écart, suivi d’un saut en longueur. Et c’est l’atterrissage parfois sur mon visage ! Il lui faut maintenant rassembler pattes et queue et enclencher le ronron. Etouffée par une fourrure noire, n’y voyant rien, je le repousse mais il revient toujours et encore. C’est là qu’il veut être. Il oublie qu’il est venu pour vaincre. Son nez minuscule trouve le mien, le hume, le jauge. Il lèche ma paupière gauche et picore mes cils. Une canine pointue poinçonne ma narine droite. Et toujours en fond sonore, ce ronron rapide et bien huilé.


Joue contre joue, nous respirons à l’unisson, au rythme du ronron. La truffe du chaton, ses lèvres, ses yeux clos, sa robe, tout est noir. Alors on se dit : " C’est fermé chez Kami ". Le moteur vient de s’arrêter. C’est le silence. Il est assis au creux de ma main, sa petite tête dodeline, soutenue par mon bras immobilisé qui raidit.

Kami a eu trois mois le 20 octobre.
Cette maison que je voyais immense à travers ses yeux est soudain devenue trop petite. Il s’ennuie, il réclame. Désoeuvré, il circule de pièce en pièce. Mais son spleen sera de courte durée. Si rien ne se présente, il poursuivra sa queue ou bien le grain de poussière qui danse dans un rai de soleil. Ou encore, il verra s’il n’y aurait pas, sur une moustiquaire, quelque moucheron  à croquer.

Dans ma chambre, Kami rampe et cabriole  autour d’un Ticha impassible, en vue de le séduire. Mais le charme n’agit pas. Ticha se hérisse, la haine lui sort par tous les poils de sa fourrure. Le chaton péniblement surpris, n’en est pas découragé pour autant. IL attaque à nouveau. Ticha s’enfuit et Rondine arrive ; Pour le  protéger, j’enferme Kami dans la petite chambre. Il se lance contre la porte fermée tel un bulldozer de quelques centaines de grammes. Il donne des coups de boutoir. Il veut défoncer la porte. Il miaule à tue-tête. Il ne se plaint pas, il ne quémande pas, il ordonne. Trop fier pour souffrir, il n’est qu’indignation, fureur et commandement. Il connaît ses droits. Il proclame que cette détention est un scandale et qu’il fera appel, on ne perd rien pour attendre.

Alors bien entendu, je lui ouvre la porte. Un tourbillon noir jaillit. La joie de retrouver sa liberté chérie est à la mesure de sa colère passée. Il saute sur une table pour mieux me sauter dans les bras, atterrit sur mon épaule gauche, ronronne haut et fort. Nous sommes museau contre museau. Des incisives minuscules me grignotent la lèvre, le nez. Les petits sabres sont rengainés, deux pattes de velours me caressent les joues. Son souffle tiède est comme un murmure. Nous sommes heureux !

Toutes affaires cessantes, il faut se baisser, le cueillir pour qu’il puisse se blottir comme il le réclame. Il faut le presser contre soi , le plus haut possible, se faire becqueter le nez et la bouche, ne pas trop bouger quand les moustaches se font chatouillantes. Maintenu au creux des deux mains, bien encadré, doucement on le caresse, doucement on le tapote et le gratouille. Toujours émerveillé, jamais blasé, on écoute le ronron et on embrasse le  petit nez humide.
Mais il semble que la séance soit terminée. La communion a assez duré. " Passons à autre chose " dit Kami. Il se dégage, saute en bas du lit. Une queue à attraper, un crayon à faire rouler, une noix à poursuivre et c’ est parti. La vie recommence…
J’en ai eu par le passé des chatons polissons et résolus mais un ouragan pareil, c’est nouveau.

 

Il y a eu, au bout des tout premiers jours passés au premier étage, la découverte du rez-de-chaussée. Kami a dévalé l’escalier comme s’il l’avait toujours fait et envahi cuisine et séjour avec la rapidité d’un huissier effectuant un premier tour d’horizon. Puis il s’intéresse de plus près. Il suppute, visite les placards, fait connaissance avec l’évier. Divers objets sont bousculés, certains tombent en joyeuse pluie. Kami traverse des piles d’assiettes, circule dans les cuillères, renverse un sachet de riz et patauge dans la vodka qui s’est répandue sur le sol. Le chaton aime ce qu’il vient de découvrir.

Ma chambre à coucher est aussi le dortoir des chats. Ticha et James sur le lit, Arnaud sur le fauteuil et Rondine sur la table. On dort. Mais voici Kami qui arrive, gai luron gai fripon, tout frétillant, déjà triomphant. Les têtes se dressent, les pupilles se dilatent, les muscles se tendent. La première victime sera Ticha car c’est lui qui réagit le plus fort et Kami aime ça.

Ticha rugit, grimace, feule, lance ses griffes au hasard, minifaucilles acérées. Il mord, il égratigne, il chasse le chaton qui remettra ça instantanément. Il sera chassé à nouveau. Alors pour changer, il se lancera dans un rock acrobatique avec une balle de ping-pong comme partenaire puis se décidera pour un tour de valse. Cette fois sa queue sera sa partenaire. Kami est un passionné, un excessif. Lorsqu’il n’est pas désespoir et fureur, il est transporté de joie et de ferveur. Les moments où il connut la plus intense des exaltations furent les moments de découverte, surtout celle de l’Enclos dont il s’emparait pour la première fois.

C’était le Paradis, le Jardin d’Eden. Forêts, prairies, toundra, jungle. Vallées et collines. Parc d’attractions, courses d’obstacles, saut en longueur, saut en hauteur, acrobatie, funambulisme, escalade. Ce jour-là,  il chanta que le Jour de Gloire était arrivé !

L’ amitié avec Tiggy a débuté dès le premier jour. C’est comme s’ils avaient joué ensemble dès leur première année de Maternelle. Tiggy a quatre ans. C’est un Terrier Norfolk nature. Nature, c’est-à-dire non toiletté. Sa toison blond vénitien est abondante et cache ses pattes. Une frange de poils rêches masque ses yeux.

Tout ce qu’on aperçoit dans cet épais pelage, c’est une truffe d’un noir luisant, seul point vulnérable quand Kami darde ses griffes. Rencontre inattendue d’un poids plume et d’un poids lourd ! Catch, lutte, judo. Pendant des heures, c’est un corps à corps silencieux. Tiggy mordille sans appuyer, Kami lui se donne à fond. De temps en temps, un léger gémissement de l’un ou de l’autre.  Tiggy, peluche compacte, pataude, courtaude et Kami, fin, délié, petit danseur au collant noir. Parfois la lutte s’arrête pour céder la place à la tendresse. Les morsures deviennent baisers. Tiggy se fait câline, lui lèche doucement les yeux qui se ferment dans un délice retrouvé.

 

Les chats apprécient les rencontres Tiggy - Kami qui les protègent de la frénésie du bouillant chaton. Mais ils veillent malgré tout, se préparant psychologiquement à une attaque toujours possible du kamikaze.

C’est si souvent qu’il pleure derrière une porte pour qu’on le libère que je n’ai pas prêté tout de suite attention à ses appels. Mais ne le trouvant pas, j’ai fini par ouvrir toutes les portes : chambres, armoires, placards, lave-linge et lave-vaisselle. J’ai soulevé les couvercles des W-C , regardé dans les tiroirs et les penderies. C’est en dernier lieu que j’ai pensé au réfrigérateur, ouvert quelques minutes auparavant. Kami en est sorti, l’air dégagé, content sans plus.

Nous sommes au début de décembre. Kami va sur ses cinq mois et bientôt le chaton deviendra chat. Il ne jouera plus les kamikazes au péril de sa vie. Il ne demandera plus à se blottir dans le nid qui l’attend au creux de mon épaule. Il ne dansera plus une transe de joie. Son ronron assourdi sera moins convaincant, son appétit moins féroce, son besoin de caresses moins insatiable. Kami ne sera plus le lutin noir de contes de fées, le feu follet aux yeux clairs, l’aventurier, l’explorateur de l’Univers, le grand dépasseur de Soi, le renverseur de poubelles. Déjà, depuis qu’il a eu ses quatre mois, il pratique le terrorisme avec plus de modération et paraît moins speed dans certaines circonstances. Par exemple, il lui arrive de résister à une queue qui s’agite dans le lointain, ce qui, auparavant, était impensable. Le moindre frémissement, le moindre trémolo de la moindre queue étaient instantanément repérés et c’était, bille en tête, l’agression.

 

Kami, le militant des Droits du Chaton,  Kami l’ immodéré , l’illuminé, l’unique, bientôt disparaîtra. Et à sa place, on pourra voir, couché près de la cheminée, un gros matou noir profondément endormi.

Myriam Champigny
Gilly, 2001

 

  Menu

 

 

Création "La bande à Léo"