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Les veilles du
solstice, des petits papillons bleus tombent du ciel pour rappeler aux hommes
l'existence du ciel
Le jour le plus chaud, au solstice d'été, je suis allée te voir dans ta pension. Tu étais assise, soutenue par des coussins disposés de tous côtés. On t'avait annoncé ma visite et tu m'attendais. Quand je t'ai dit qui j'étais, tu m'as gratifiée d'un sourire heureux. Je t'avais apporté trois belles roses roses que tu as beaucoup admirées. Tu m'as répété que les roses étaient ce qu'il y avait de plus beau, de plus chic. Une aide soignante les a mises aussitôt dans un vase de faux cristal et les a posées devant toi; la table autour de laquelle nous étions a soudain pris un petit air de fête.
Nous avons parlé quelques minutes de façon assez cohérente, puis tu m' as demandé si j'avais des nouvelles de mon père et tu as paru très étonnée quand je t'ai dit qu'il était mort depuis dix ans. Tu m'as redit ton plaisir de te mettre à table mais tu m'as tout de même affirmé plusieurs fois que tu en avais assez de vivre, que tu étais tellement fatiguée. J'ai répondu que je comprenais. Pourtant, il n'y a pas si longtemps, tu me disais que tu aimais la vie. Cela m'avait surprise car je ne la trouvais déjà pas tellement sensationnelle ta vie dans cette pension, pour toi si active autrefois. Maintenant, les choses ont changé, tu es parvenue au bout de la route et tu as décidé de poser ton sac.
Soudain, tu as fermé les
yeux, anéantie de fatigue. Bien que les couverts fussent déjà posés sur la
table, tu as refusé de manger, tu réclamais ton lit. Les aides soignantes
insistèrent alors pour que tu manges au moins quelques cuillerées d'un petit
fromage blanc à l'abricot. J'ai essayé de t'en donner une, deux, toutes petites
comme à un bébé, mais tu ne pouvais rien avaler . Tu suppliais que l'on te mette
au lit mais les aides soignantes avaient des consignes.
Elle voulaient absolument qu'au moins tu boives un peu d'eau.
L'espace d'un instant, je me suis vue à ta place, j'étais comme toi submergée par un océan de fatigue, autour de moi des femmes s'agitaient pour me forcer à manger, à boire, tous ces gestes, tous ces bavardages, toute cette agitation étaient insupportables et j'ai compris que la frontière était bien ténue entre les meilleures intentions et une certaine forme de torture. Alors j'ai crié qu'il fallait te ficher la paix et te mener au lit, que tu boives ou non n'ayant finalement aucune importance. Pendant ce temps tu pleurais que tu n'en pouvais plus et tu t'effondrais davantage sur ton siège. Toi si forte, si rigide dans tes principes, qui souvent m'avait inspiré crainte ou colère, tu devenais tout à coup tellement faible et pitoyable. J'étais là et je te protégeais, je te disais de fermer les yeux, qu'on allait faire ce que tu désirais, que tout irait bien. Tu m'a dit alors combien ma présence te rassurait, tu étais l'enfant, je devenais la mère.
Comme tu avais mal à la
nuque à force de laisser tomber ta tête en avant, je t'ai fait un petit massage,
c'était la première fois que je te touchais, ô ma mère, exception faite des
baisers que l'on plante machinalement , à moitié dans le vide, quand on se dit
bonjour ou au revoir et qui ne signifient pas grand-chose.
Comme elle était étrange,
cette sensation de pétrir la chair maternelle !
Cela dit, que tu partes en août ne me surprendrait pas, j' y avais moi-même pensé. Août est le mois de la mort de mon père dont tu parles si souvent, le grand amour de ta vie. Il était mort juste pendant les feux d'artifice tirés à l'occasion des fêtes de l'été. J'avais quitté la chambre mortuaire après avoir déposé trois roses rouges sur sa poitrine. Il souriait à la façon d'un vieux bonze chinois qui nous aurait joué un bon tour. J'avais dû traverser la ville en liesse, je voyais partout des ombres qui s'agitaient, des voitures qui allaient dans tous les sens, des gendarmes essayant de mettre de l'ordre dans toute cette pagaille. Moi, je n'avais qu'une idée en tête, regagner ma maison dans les vignes, retrouver mes cinq chats qui m'attendraient sûrement. Je leur donnerais une petite gâterie à cette heure tardive. Pour eux, ce serait la fête. Choisiras-tu aussi un soir de folie, dis, pour nous quitter ?
J'ai pénétré dans la chambre où tu reposais. Tu dormais déjà sur le dos, tempes creusées, pommettes saillantes, bouche ouverte sur un trou noir sans lèvres, souffle rauque, masque de la mort prochaine. Alors, je t' ai dit adieu, ignorant si je te reverrai, je t'ai embrassée sur le front, tu ne t'es pas réveillée. J'ai quitté la chambre doucement et suis sortie de la pension sans rencontrer personne. Viennent maintenant des larmes tièdes et bienfaisantes, des larmes non pas à cause de toi, mais pour toi, ma mère. été 2000
Création "La bande à Léo, 2001" |