Quand tu t’es aperçu que je portais mon sac et ta laisse, tu as sauté de ta corbeille, flairant une balade en voiture, une de ces balades que tu aimes tant. A chaque fois tu te lances contre les portes toujours fermées ici au risque de te briser le nez, comme si tu espérais qu’on retourne à la maison, la maison avec le grand jardin, où tu pourrais à nouveau courir le long de la barrière, te cacher sous les arbustes, japper tout ton saoul et surtout ne pas répondre quand je t’appelle.
Alors je me suis sentie particulièrement méprisable car je savais moi, que ce serait ta dernière balade, que je reviendrai sans toi. L’immense injustice entre celui qui sait et celui qui ne sait pas.

Il faisait très chaud en cet après midi d’été. Arrivés sur place un peu en avance, je t’ai promené un moment, tu tirais de tous côtés comme à ton habitude, tu as toujours été cabochard.
Puis nous avons gagné le cabinet de l’homme en blanc. Il n’y avait plus d'autre patient, on nous attendait. L’homme en blanc m’a demandé si j’étais bien décidée, "oui " ai-je répondu tandis que tu voulais fuir. On t’a mis sur la table après t’avoir muselé car tu hurlais et te démenais. Le simple fait de te soulever te mettait en fureur et tu devenais dangereux. Je n’osais même plus te prendre la patte.
L’homme en blanc m’a priée de te tenir pendant qu’il allait chercher la première seringue et un cathéter. Tu t’es un peu calmé, je te parlais doucement en te caressant. J’ai repensé à ce matin quelques jours auparavant quand je t’avais amené chez la toiletteuse. Cela avait été une véritable séance de torture, tu hurlais chaque fois que l’on te touchait, les yeux fous. La toiletteuse devait faire bien attention que tu ne la mordes pas et j’avais admiré son courage et sa patience. Malheureusement, le toilettage et les lavages fréquents étaient nécessaires à cause de ta peau malade.
Avant, tu les supportais sans problème, maintenant ils te mettent dans une rage et une panique folles.


Depuis l’emménagement dans cet appartement que tu détestes, tu n’es plus le même. N’y voyant plus guère, n’entendant quasiment rien, tu es perdu dans ce nouvel environnement, tout te terrifie, je te touche à peine que tu sursautes. Tu es devenu totalement imprévisible.
Je m’en veux tellement de t’avoir imposé ce changement. Tu m’as fait comprendre avec tous les moyens à ta disposition à quel point tu étais malheureux, c’est pourquoi j’ai pris la décision de mettre fin à ton existence. J’aurais tellement voulu te garder encore un peu.
L’homme en blanc injecte le contenu de la première seringue dans ta veine après l’avoir dénudée, c’est une prémédication destinée à te tranquilliser.
Après quelques minutes, tu t’affaisses et je te retiens. Maintenant, tu es bien à plat sur le ventre, les pattes de côté,  seuls tes yeux vont et viennent, affolés.

Après ce  toilettage, tu étais dans un tel état de terreur et de stress que tu as frôlé l’oedème pulmonaire, une mort atroce paraît-il et la chaleur qui règne depuis  quelque temps n’aide en rien ton vieux cœur défaillant. Tu halètes avec peine après quelques mètres de promenade.
La deuxième seringue t’administre  un anesthésique, c’est pour éviter d’éventuels spasmes douloureux. On enlève la muselière. Je murmure à ton oreille que tes peurs vont disparaître, toutes tes peurs, celles que ton enfance malheureuse et inconnue a imprimées dans ta cervelle de chien, celles que tu vis maintenant.
Voilà tu ne bouges plus, tes yeux sont fermés mais tu es encore vivant, inconscient mais vivant.
Arrive la troisième seringue qui te donne la mort en liquide bleu, doucement, sans à coups. Je te caresse le dos, il me semble toujours chaud mais peut-être n’est- ce que ma propre chaleur. Alors je glisse ma main sous ton cœur et je sens qu’il ne bat plus.
 C’est fini, mon Milou. Tu n’auras plus jamais peur, tu n’auras plus envie de fuir, tu ne hurleras plus de détresse. Tu es délivré et tu vas rejoindre tes ex-petits compagnons  qui t’attendent.
L’homme en blanc me demande si je veux rester près de toi un moment mais je refuse. Je t’ ai déjà dit adieu pendant toute la journée et tu vas rester pour toujours dans mon cœur.
Une page de douze ans et un mois se ferme pendant laquelle on s’est beaucoup aimés et on ne s’est jamais quittés. Tu faisais toi aussi partie de la Bresse comme Léo le chat.

 Ce matin, les courses, sans toi. Sans ta petite tête de fox que j’apercevais de loin dans la voiture et qui attendait des heures s’il le fallait en toute confiance. Alors, j’ai pris vraiment conscience de ton absence et j’ai eu très mal.  
Que vais-je devenir ?
Adieu mon vieux et tendre Milou.

CC
juillet 2006

 

"Miss you" is used with permission of Bruce de Boer
Copyright 2006

Création "La bande à Léo"
juillet 2006