J’sais pas bien ce qui lui a pris à ma maîtresse, on était si heureux dans notre campagne bressane. Je pouvais sortir quand je voulais, japper un bon coup sur tout ce qui bougeait, puis je demandais à entrer, puis à ressortir, puis à re - rentrer et je courais le long de la barrière quand ce sacré Tommy, un chien comme moi abandonné – recueilli  osait passer devant la barrière.  Jamais pu le pifer celui – là

 Les chats eux étaient au paradis avec toute la campagne à leur disposition. Noé adorait regarder le paysage assis tout en haut de la margelle du puits, Agathe aimait se cacher dans les plantes autour du bassin. Et puis, soudain, le décor dans la maison a commencé de changer, un gros carton est apparu, puis deux, puis trois puis davantage, disposés dans  tous les coins, des meubles se sont vidés puis sont partis, les chats aussi sont partis, enfermés chacun dans un panier et ils piaillaient, fallait les entendre.

Alors sont venus des hommes, plutôt sympas, ils mettaient de grandes feuilles de papier blanc par terre pour emballer et moi, je m’étalais dessus, ils n’appréciaient pas tellement. La maison vers le soir était vide, seul restait un coussin pour moi et une espèce de fauteuil dépliant pour ma maîtresse. Qu’est-ce qui se tramait ? Rien de bon c'est sûr
Le lendemain, dans la nuit encore noire, une grosse voiture chargée jusqu’au toit est venue nous chercher. Il n’y avait plus de place pour moi qui ai l’habitude de m’asseoir sur la banquette arrière, bien tranquille comme un chef. Là, on m’a fourré sur le sol de la voiture, près d’un chauffage qui me grillait presque les poils, entre le chauffeur et ma maîtresse. J’ai protesté bien sûr mais personne n’en avait rien à faire. Nous avons alors commencé un long voyage jusqu’à la douane. Il pleuvait mais pleuvait comme si le ciel versait toutes les larmes de son corps de ciel pour notre départ.
Le passage en douane a duré un long moment. Je figurais sur la liste des meubles, j’ai donc moi, vieux chien abandonné - recueilli, été dédouané après vérification attentive de tout mon dossier sanitaire. Ah, mais, c’est qu’on rigole pas au pays des Helvètes !

Le voyage a continué,  on m’a tout de même laissé faire pipi dans un pré, une aire d'autoroute ils appellent ça,  ensuite je ne voulais plus regrimper dans cette satanée voiture. Il a bien fallu pourtant, le chauffeur m’a pris de force dans ses bras sans se préoccuper de mes grognements menaçants. Enfin, nous sommes arrivés à destination, un immeuble entouré de tuyaux disgracieux,  des échafaudages, paraît. Nous avons pataugé dans la boue, les déchets de toute sorte, les cailloux pointus, des bouts de ferraille,  ça me faisait mal aux pattes, je me suis blessé, des gouttelettes de sang se sont dispersées en étoile sur le carrelage    

Le petit jardin et la terrasse promis et qui consolaient, un peu, ma maîtresse de quitter son superbe jardin bressan, n’étaient pas encore prêts et il n’y avait même pas de stores aux fenêtres ! Le soir, on est en exposition sur la rue. Je ne voulais pas entrer dans cet appartement, je lui montrais obstinément mon derrière mais on m’y a traîné de force, vous vous rendez compte. Pendant que les hommes déchargeaient le camion et la grosse voiture, on m’a attaché à un pied de table pour que je ne me sauve pas, ce que je mourais d’envie de faire, vous pensez bien.

Quand tout a été terminé, j’ai constaté les dégâts, de gros cartons dans tous les coins, pas moyen de mettre le nez dehors, rien à voir et je ne savais plus où j’étais, faut dire que je n’y vois plus très clair, à près de 14 ans !

 Tout ça pour ça !!

Et en plus, il neige, un 11 avril !

Coucher de soleil sur un tas de terre

Depuis ce jour, je prends mon mal en patience, ma maîtresse me sort cinq à six fois par jour, on fait  le tour des  pâtés de maisons toujours les mêmes puis on rentre et je m’ennuie, le nez sur le sol, je délaisse mon cher vieil os en peau de buffle, mon compagnon de toujours,  il m’est même arrivé de faire pipi dans le séjour.

 Les chats eux sont toujours prisonniers dans leur chatterie, ils arriveront bientôt. Sûr qu’ils vont être très malheureux entre les chantiers, les grues et les bétonneuses. Le jeune Noé, peureux et rapide, va bien trouver moyen de s’enfuir par les échafaudages et pour le retrouver, ce sera du sport. En espérant qu'il ne passe pas sous la première voiture venue, ils roulent vite dans le coin. Faudra donc vivre complètement enfermés. Gare à une fenêtre laissée entr'ouverte par mégarde !
 Le Léo lui, a bien de la chance,  il est resté dans le jardin bressan sous les fleurs de l’amélanchier du Canada, il va bientôt respirer l’odeur des lilas puis celle des roses et des asclépiades.

 Mais qu’est-ce qui lui a pris à notre maîtresse ? C’est bien un truc d’humain ça.

 Votre Milou, complètement paumé.

Avril 2006

Création La bande à Léo
avril 2006