


Qu’il était fier le jeune Noé
quand il s’est encadré à la fenêtre de ma cuisine tenant dans sa gueule un petit lapin
tout pantelant.
J’ai essayé de le lui prendre mais Noé s’est mis à gronder de façon si
menaçante que je n’ai pas insisté, je conserve le souvenir très cuisant de
quelques morsures de chat !
Noé s’est alors réfugié sous l’escalier du grenier, tandis que Léa la chatte
grise se roulait devant lui, faisant des manières, lui montrant son ventre et
l’envie qu’elle avait de lui prendre sa proie mais sans oser passer à l'action.

Une heure plus tard, Noé surgit de
dessous l’escalier, seul. Je cherchai alors les traces du
crime, sans succès. Me baissant, j’aperçus une boule de poils gris et
bruns, surmontée de deux petits bouts d’oreille pointues : le lapinot, terrorisé,
vivait encore. Mais il ne bougeait plus et Noé, qui n’est pas un tueur - pas
encore – ne trouvait plus drôle du tout ce jouet qui ne bougeait plus. J’ai pris
le petit lapin, il respirait faiblement, les yeux clos, il était si doux et si
léger, une plume.
Je l’ai mis dans une cage sur un lit de papier journal, avec un peu d’eau et
deux feuilles de salade. C’était sûrement sa première sortie hors du nid.
Je l'ai laissé tranquille toute la journée. Le soir venu, j’ai tenté
de lui donner de la crème au moyen d’une seringue. Le lapinot tenait dans
la paume de ma
main, les pattes repliées sous lui, les oreilles en arrière, le
petit nez rond frémissant. J’ai réussi à lui entrouvrir les dents qu’il tenait bien
serrées. Quelle émotion quand il s’est mis à téter ma seringue pour avaler un
peu de crème. Je tenais dans ma main une infime partie de l’innocence du monde,
un petit être à qui tous les dangers étaient promis mais qui ne ferait jamais de
mal à personne, excepté à quelques carottes, feuilles de choux ou de salade, au
grand dam des ménagères potagères, oui vraiment, un malheureux petiot mal barré dans
l’échelle de l’évolution.
Le lendemain matin, bébé lapin
semblait avoir repris des forces mais que faire de lui ? Le garder en cage à
l’abri des chats ? Pas une vie pour un lapin de garenne ! Le remettre en liberté
? Il serait perdu s’il ne retrouvait plus son terrier ! Autant le donner tout de
suite à dévorer aux chats. C’est alors que la chance nous a souri.

Il faisait encore nuit ce matin-là quand je sortis Milou le chien pour qu’il
fasse ses besoins. J’avais ma lampe de poche et il pleuvait très fort. Milou
renâclait car il déteste la pluie, le toutou ex-clochard recyclé en chien
de luxe! Nous avons traversé la cour et passé tout près du gros tas de sable
déposé là en vue de futurs travaux. Machinalement, je braquai ma
lampe au sommet du tas de sable et alors, surprise : un
autre lapinot fasciné, ébloui par ma lampe prenait l’air et l’eau à l’entrée d'un
trou, il était donc là le terrier que je cherchais ! On s’est regardé un petit
moment - je ne saurais dire lequel de nous deux était le plus étonné - puis je suis allée chercher mon pensionnaire et l’ai déposé à l’entrée du
terrier. Pendant quelques secondes, il est resté le nez collé au sable puis il
s’est retourné comme pour me dire adieu.
Un moment plus tard, il avait disparu.

Les mères lapines sont vraiment inconscientes, elles font leur rabouillère n’importe où,
sans se préoccuper du danger, ici sous le nez de quatre chats et d’un chien
terrier ! Une fois les bébés nés, elles les nourrissent, rebouchent la
rabouillère puis s’en vont. Quand ils
sortent du nid, à eux de se débrouiller
Bonne chance petits lapins ! Il vous en faudra pour éviter le milan noir, la
buse variable, la chouette effraye, la fouine et le renard, les chats, les
chiens, les collets des braconniers, les piégeurs patentés et… plus redoutables, les chasseurs.
L’autre dimanche, c'était un beau jour d'automne, les chasseurs sont passés tout près du jardin, ils étaient
trois, couleur vert olive, fusil à l’épaule, le verbe haut, gesticulant pour
traverser les clôtures de fil barbelé, suivi de cinq chiens fous qui gueulaient
et couraient dans tous les sens. Noé le chat, terrifié, s’est aussitôt
réfugié dans le grenier.
C’est alors que le cri d’un lièvre a crevé le ciel, à deux reprises puis deux détonations, puis… silence !
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Création "Chez Léo et Léa", février 2003