Le réveil, ce matin, a été affreux. C'était comme si j'avais  une pierre très lourde sur l'estomac. Ce matin, point de ronronnement à mon oreille sur l'oreiller, point de petite forme blanche toujours là où il ne fallait pas, pas de miaulements - grincements de porte mal huilée pour réclamer, on ne savait jamais trop quoi, des fois c'était pour sortir et on rentrait aussitôt pour demander à ressortir trente secondes plus tard, d'autres fois, c'était pour manger, d'autres fois… mystère! Et je finissais par l'engueuler. Par l'engueuler d'être dans mes pieds par exemple. Je lui disais : " tu veux que je me casse une jambe, petite idiote ?" et la petite idiote filait non sans me regarder d'un œil noir, l'air de dire " pour qui tu me prends, hein , me parler sur ce ton ?"

Hier, Vénus était venue au milieu de la nuit. Je lui avais demandé:
 - Pourquoi viens-tu si tôt ma belle ?
Savait-elle que ce serait son dernier jour, qu'elle n'en verrait pas d'autre ? Etait-ce sa manière à elle de m'avertir ?

Oh oui, ce matin, que la maison paraissait vide ! Je me sentais si mal. Le chagrin vient par bouffée, repart, revient. Suffit d'un souvenir, suffit d'un rien.  Vénus était l'être avec lequel   j'avais vécu le plus longtemps, dans la plus grande intimité. Vénus était une fête de tous les sens: celle des yeux, (sa beauté m'envoûtait), du toucher ( sa fourrure était douce et soyeuse, faite d'une autre matière que celle des chats "normaux"), de l'odorat (elle sentait bon), seule l'ouïe n'était pas vraiment à la fête, Vénus ne savait pas miauler, elle couinait.

Hier, sa fin a été pénible. L' injection supposée la tranquilliser avant la piqûre fatale a fait que Vénus s'est affaissée d'un coup comme un ballon qui crève, elle avait les prunelles dilatées et soudain s'est mise à vomir un flot de caillots noirs. Je n'aurais pas dû regarder mais j' étais seule avec elle,  pouvais-je   l'abandonner à ce moment-là ?  Cette image maintenant me poursuit. Pourquoi tant de beauté peut-elle se transformer en tant de laideur ?
Vénus était atteinte du FIV, le sida des chats. Comment l'avait-elle attrapé, mystère ! Cette maladie pour laquelle il n'existe ni traitement ni vaccin se retrouve surtout chez les chats errants et bagarreurs. Or ici depuis des années,  Vénus ne sortait presque pas, elle se contentait de faire le tour de la maison.  Quand le diagnostic était tombé l'année dernière, j'avais été très triste et en même temps profondément choquée que ma chatte de luxe si choyée, si surveillée,  ait pu attraper cette saleté.

De retour à la maison, je l'ai enterrée assez rapidement.  Juste après, vers le soir, a éclaté un violent orage qui a bétonné la terre fraîche, il y avait de la grêle. J'ai pensé: " ça ne fait rien, Vénus n'a jamais eu peur de l'orage, n'a jamais eu peur de rien d'ailleurs." Au contraire, pendant les orages, Vénus s'asseyait sur la terrasse, dehors, et regardait fascinée les éclairs zébrer le ciel et ne bronchait pas lors des coups de tonnerre même violents tandis que les autres chats paniquaient et que Milou le chien tournait comme une hélice à la recherche d'un endroit sûr, généralement sous un lit.

Depuis hier, je n'arrive pas à manger, je suis nouée en dedans,   j'ai froid, j'ai remis le chauffage. Je me sens dépossédée, mes doigts s'agitent et cherchent en vain la si douce fourrure à caresser . Je crois voir la chatte  sur la chaudière, là où elle aimait se tenir mais ce n'est qu'une illusion de ma rétine.
Une période  difficile commence qu'il va falloir affronter seule, sans  consolation  puisque la perte d'un animal cher n'est généralement pas considérée  comme digne de notre chagrin d'humain. Après tout, ce n'est qu'un chat n'est-ce pas, dit-on doctement ? Oui, mais c'était Vénus, l'unique et il n'y en aura plus jamais d'autre !

Mai 2000

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