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Je
m'appelle Agathe. Ne me demandez pas pourquoi, ma nouvelle maîtresse ne le
sait pas non plus. Peut-être parce que mes yeux sont ronds comme des
billes et que mes prunelles sont claires comme des perles . Je suis une
chatte noire, complètement noire sans un poil blanc.
Je suis très fine et haute sur pattes. Ma maîtresse voulait m'appeler "Bastet"
comme la déesse égyptienne mais elle a pensé que cela fera Nous sommes arrivés tous les cinq à la queue leu leu dans un très beau jardin où vivaient deux grosses chattes, un caniche blanc tout bizarre avec un nez rond, une ânesse, et des moutons. Et il y avait surtout Béatrice, une dame très gentille qui aime beaucoup les animaux. Une fameuse chance ! Elle a eu pitié de nous et a commencé à nous nourrir, à nous soigner, moi je continuais d'allaiter, je suis une très bonne mère, plutôt sévère d'ailleurs, très attentive.
J'étais tellement maigre que tout le monde a cru que j'avais été enfermée et en plus, j'avais une vilaine blessure sur le cou. Mais il n'est pas nécessaire d'être enfermé pour crever de faim. Bien sûr, il y a des souris, des campagnols et des mulots mais vous savez combien cela pèse un mulot ? Et combien il faut de nourriture à une chatte qui nourrit quatre petits ? Et combien il faut de temps pour aller à la chasse tandis que quatre gosiers affamés vous réclament ? Faut bien l'avouer, c'est à cette époque que j'ai appris à chasser les petits lapins, ah si les chasseurs savaient cela, je ne survivrais pas bien longtemps ! Comme chacun sait, les lapins de garenne sont faits pour le plaisir des chasseurs, pas pour les chattes mères de famille nombreuse.
Béatrice était bien gentille mais un jour je l'ai entendue dire qu'elle ne savait pas ce qu'elle allait faire de nous, que peut-être elle allait nous faire piquer. Quelle horreur, entendre des choses pareilles ! C'est alors que ma future maîtresse est venue. Elle a pris mes trois chatons par la peau du cou - la p'tiote était déjà placée comme on dit - et les a trouvés très jolis, très équilibrés, très bien élevés. C'est que je suis sévère. Un coup de patte par ici, un mordillon par là et on arrête les bêtises. Madame a dit qu'elle allait réfléchir. Je crois qu'elle avait craqué pour mon fiston. Elle a parlé de ré… rin.. de récarnation, enfin quelque chose de ce genre, j'ai pas bien compris, bref mon fiston lui rappelait un de ses anciens chats très aimé, Kim je crois, mort depuis longtemps . Il avait la même couleur gris bleu, le même genre de rayures, le même petit air sérieux et intelligent.
Une semaine plus tard, Madame est revenue et nous a pris tous les deux, Noé - c'est le nouveau nom de mon garçon - et moi. Au début, ce n'était pas vraiment rigolo car moi, chatte libre à demi sauvage , je me suis trouvée enfermée dans une chambre avec quelques jouets idiots qui ne valaient certes pas une belle petite souris vivante avec laquelle on peut jouer jusqu'à ce qu'elle perde ses forces , alors on la laisse partir pour lui faire croire que ça y est, qu'elle est sauvée et hop ! on lui replonge dessus. Petit à petit, sa vie s'en va pour de vrai. Même là, le jeu n'est pas fini, on peut la lancer en l'air, la rattraper, la relancer, la pousser d'un geste élégant de la patte, allons petite bête, bouge encore, bouge , mais bouge donc ! Et puis on y met la dent un peu par hasard et on trouve que c'est tout à fait délicieux.
Mais nous n'avions encore rien vu. Le lendemain, Madame nous a menés chez un vétérinaire pour vérifier que nous n'avions aucune des vilaines maladies qui traînent par ici. Mon petit s'est bien laissé faire, très courageux il était. On lui a pris du sang dans une patte pour faire un test. Avec moi, ce fut plus difficile. C'est que j'étais très énervée. Pensez, depuis une heure j'étais dans un panier, j'avais consciencieusement transformé la papier journal qui en tapissait le fond en un matelas de confettis très confortable mais je commençais à en avoir plus qu'assez, aussi quand le vétérinaire m'a saisie, je me suis débattue mais alors débattue. Finalement, j'ai reçu une piqûre dans la fesse et je me suis sentie devenir toute molle, incapable de bouger. Alors le vétérinaire a essayé de prendre du sang mais il paraît que ma veine roulait, il a donc dû s'y reprendre à trois fois au moins. Quand ce fut terminé, hop, une nouvelle piqûre dans la fesse pour me remettre d'aplomb. Les tests heureusement étaient négatifs: pas de leucose, pas de sida, ouf ! Puis il a fallu supporter encore des piqûres pour les vaccins.
A la maison, cela ne se passait pas trop mal mais nous n'étions pas seuls. Je me suis trouvée nez à nez avec Léa, une chatte grise un peu farouche à qui il manque une canine ce qui lui donne un air de travers et qui s'est empressée de me faire savoir qu'elle n'appréciait pas tellement ma venue en faisant "la grosse queue" et en me soufflant à la figure mais sans trop de conviction, elle préférait s'enfuir. Je sais qu'elle se réfugie au pied d'un buisson où l'on met les tontes de gazon. Elle n'est pas si mal sur son tas d ' herbe sèche mais elle reste là, l'œil mi-clos, l'air encore plus de travers, l'air d'une exilée, d'une déboutée du droit d'asile, les pattes en manchon, le dos en boule: " voyez comme je suis malheureuse !"
J'aimerais bien savoir comment font les femmes admirables qu'on nous montre à la télé et qui ont recueilli des dizaines de chats, tous bien calmes, tous attendant gentiment la pâtée que les femmes admirables répartissent dans leurs assiettes, les uns assis sur la table de la cuisine, les autres sur le sol, d'autres encore sur le rebord de la fenêtre ou sur le canapé du salon, jamais de cris, point de feulements, pas de coups de pattes. Oui, comment elles font ?
Et puis il y a le chien, un gros patapouf avec des poils sur les yeux et des poils aux pattes, il s'appelle Milou. C'est d'un commun ! Milou a d'abord fait wouf, wouf, puis quand il a remarqué que grâce à nous, il y avait deux gamelles de plus à lécher et des tas de boîtes vides, il nous a trouvés plutôt sympas. De vrais ventres à pattes, ces bêtes-là ! Quoique ! Un matin, il est allé faire sa crotte dans notre chambre, près de nos gamelles justement. Faut dire que le petit Noé a pris deux fois son panier pour le bac à sable. D'ailleurs le petit Noé n'est pas très au clair avec ça. Il a aussi fait pipi sur le lit de Madame juste avant qu'elle parte en courses, une autre fois dans le bac à douche et sur la balance de la salle de bain. Il a des idées comme ça, le petit Noé. "C'est bin des idées d' chat" comme dit la voisine !
.Je ne vous ai pas raconté le pire: j'ai été opérée pour que je n'aie plus jamais de bébés. Remarquez, je le comprends, nous sommes si nombreux, il y a tant de chatons dont personne ne veut et qui finissent mal. Les gens ne font pas très attention. On dit: - Tiens, j 'ai pu vu ma Gribouille, savez pas où qu'elle est ? Mais on ne se donne pas la peine de chercher. On dit : - Le Patou, l'est tout maigre depuis quèque temps, i va pas bien , mais quèqu' il a don ? - La Noiraude a dû se faire buter par une voiture, l' a la patte tout déchirée. Bah, ça guérira bin tout seul ! Ou alors c'est un jeune chat qui perd son sang parce qu'il a croqué une souris qui a fait un festin de mort au rat. Et la Gribouille, le Patou, la Noiraude et le jeune chat s'en vont crever dans un fossé, on va pas faire des frais pour ça, hein ! Oui, les chats ne vivent pas bien longtemps par ici mais c'est sans importance puisqu ' au printemps prochain, il y en aura plein de petits nouveaux , si mignons.
Où j'en étais moi? Ah oui, j'ai passé deux jours un peu pénibles après cette opération et naturellement, je dois rester encore enfermée car j'ai sous le ventre, une espèce de compresse cousue dans la plaie. J'ai bien essayé de tirer dessus mais elle tient bien et ça fait mal. Alors j'ai été obligée de supporter ces vilains fils qui pendent. Le temps me paraît long, j'aimerais tellement aller dehors. Je pleure, miou, miou, je me plains, manhhh, je crie, maaahououuu ! Chaque fois que Madame va quelque part, j'accours, je vole au risque de la faire tomber - elle est tombée ! - dans l'espoir qu'une porte s'ouvre enfin sur l'extérieur. Peine perdue, j'arrive toujours trop tard e t n'arrête pas de me cogner à des portes fermées ou qui se referment sur mon nez, vlan ! Cette maison est pleine de portes.
Alors je regarde par les fenêtres et essaye d'apprivoiser ce jardin inconnu qu'un jour je finirai bien par découvrir et explorer dans tous les coins. Je vois des fleurs, des branches qui se balancent doucement, des oiseaux qui commencent à picorer les fruits des rosiers sauvages, le ciel invite à la promenade en ces premiers jours d'automne. Un jour, bientôt, je fouinerai sous les buissons, je respirerai les dernières fleurs avant l'hiver, je ferai le tour du bassin en faisant fuir les grenouilles qui profitent des ultimes rayons du soleil avant de s'enfoncer dans la vase, je fourrerai mon nez dans les terriers des mulots ou des campagnols, j'emporterai, accrochés à mon pelage, les parfums mêlés du romarin, du thym et de la santoline. Je me cacherai sous les buissons de sauge russe ou sous les lauriers - tins, guettant le passage de Léo le Noir et de Léa la Grise sur lesquels je ferai mine de sauter. Un jour, c'est sûr… En attendant, de l'autre côté de la vitre apparaissent Léo le Noir ou Léa la Grise. Ils font semblant de regarder ailleurs bien qu'ils m'aient très bien vue et j'en fais autant, l'air pas intéressé.
Le petit Noé supporte beaucoup mieux que moi d'être enfermé.
Il a moins l' habitude d'être libre et il y a tant de bêtises à faire, tant de
petits coins à examiner, de meubles sous lesquels se glisser pour y ramasser la
poussière, de vases à faire tanguer, rattrapés de justesse, de fils électriques
à tirer, surtout sous l'ordinateur, de tapisseries à déchirer, de bonnes
tapisseries grenues bien plus séduisantes que ces trucs - machins en carton
ondulé avec herbe à chat incorporée ou ces panneaux de jute faits exprès pour
nos griffes, fixés au mur. J'avoue que moi aussi, j'adore déchirer ces
tapisseries et en faire des petits morceaux qu'on étale partout comme des
flocons blancs.
Enfin, mon
calvaire va se terminer. On vient de m'ôter les fils et la vilaine compresse
grise. Retour à la maison. La fenêtre est ouverte, je me hasarde sur le bord, je
pose le bout d'une patte avec une prudence d'Indiens sur le sentier de la
guerre, puis l'autre patte. Je me retourne pour vérifier que la fenêtre reste
bien ouverte. Hé là ! elle est fermée. A ce moment un avion militaire passe
au-dessus de la maison dans un fracas assourdissant, je demande à rentrer
d'urgence. C'est tout de même bon d'avoir un abri. Agathe
Les yeux d'Agathe, toujours sur son étagère
Noé est si bien sur le frigo !
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