"Faire la paix avec les arbres, faire la paix avec les animaux, puis faire la paix entre les hommes"
(Jean Chalon, L 'ami des arbres, 1999)

Ce matin, j'ai parlé avec mon vieux poirier. Il était las et découragé. Il m'a dit:
- Tu vois, je me fais vieux. A chaque orage, à chaque coup de vent, mes branches se cassent, je n'ai plus que des moignons. Ce printemps, seuls deux ou trois rameaux ont poussé avec quelques feuilles au bout.  De rares fleurs ont réussi à s'épanouir, je n'aurai point de fruits. Regarde mon tronc, il est tout raviné. Ma vie s'achève, je le crains.
J'ai tenté de le rassurer.

 - Eh là, l'ami, tu me parais bien amer ! Pour les fruits, ne t'en fais pas, il y en a au super - marché. Ce que l'on n'y trouve pas en revanche, c'est ta beauté. Ta beauté en hiver quand tu ressembles à une sculpture moderne et tourmentée, dressée vers le ciel. Je vois bien que ton tronc est crevassé, couvert de mousse et de lichen argenté mais tout autour s'enroule un superbe lierre aux feuilles vert sombre vernissé, on dirait du cuir. Et, ne l' as - tu donc pas remarqué, tes branches sont enlacées par une clématite au feuillage léger dont les fleurs bleues en forme d'étoiles éclairent ton vieux corps sombre. Ces fleurs deviendront de jolis pompons soyeux qui brilleront dans la lumière.

 Et  aurais - tu oublié que dans quelques semaines tu seras tout revêtu du rosier liane qui laissera pendre des guirlandes de petites roses blanches et nacrées ?  Tu seras le roi de mon jardin, tout le monde t'admirera. Ensuite, après les roses, viendront les baies rouges, régal des merles et des verdiers l'hiver venu. Tu vois bien que tu es utile non seulement aux oiseaux mais à mon bonheur.  Ce n'est pas rien ça, ne crois-tu pas ?

A ses paroles, le vieux poirier a paru rasséréné et m'a promis de faire un effort, de résister encore aux futurs orages et aux violents coups de vent. Le merisier tout à côté qui nous écoutait, sans doute un peu jaloux, à son tour s'est mis à geindre qu'il était vieux et fatigué, couvert de mousse et de lichen argenté et que pourtant, cette année, il avait encore pris la peine de fleurir pour me donner les merises qui font de si bons clafoutis.
- Allons, allons vieux merisier ! Regarde autour de toi, à ton pied poussent tes nombreux enfants. Certains n'ont que deux feuilles, d'autres donnent déjà des fruits, il y en a partout, même un peu trop. Tu as transmis la vie de toute la force de ta sève, que veux-tu de plus, dis-moi ?  Alors le merisier s'est tu, un peu confus. Je me suis éloignée.

Entre nous, je dois bien l'avouer, après chaque orage, après chaque coup de vent, je viens, inquiète, vérifier si mon vieux poirier a résisté cette fois encore. C'est vrai qu'il est  vieux et tellement fatigué !

mai 2001

Précédente    Suivante

Histoires vécues