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Sur la route, étendue, une fourrure brune. Il doit s'agir d'une fouine, heurtée par une voiture. L'idée que d'autres véhicules roulent dessus et aplatissent son corps m'est insupportable, j'arrête ma voiture et je m'approche. La pauvre bête respire encore, les yeux ouverts. Je la saisis avec précaution, elle est lourde et chaude. Je la dépose sur le bord de la route, dans l'herbe. Ses yeux se sont fermés, un peu de sang clair s'écoule de sa gueule serrée. Comme elle est belle avec son dos marron, sa longue queue souple et sa gorge blanche.
Soudain, j'entends des couinements de plus en plus forts. Serait - ce la blessée qui crie ? Mais non, ce n'est pas possible dans son état. Je lève alors les yeux et vois surgir du fossé un bébé fouine furieux, tout gris, qui vient à ma rencontre, menaçant. Il croit que c'est moi qui ai fait du mal à sa mère, il a dû me voir la bouger, il m'en veut, c'est sûr. Sans un regard pour elle, il veut me chasser de toute urgence et continue à crier. Je bats en retraite, c'est qu'il me mordrait le petiot. Il me poursuit un instant puis s'arrête. Je le regarde, il tourne et retourne sur le bord de la route, désemparé, perdu.
Quelques heures plus tard, en fin d'après - midi, je reviens sur les lieux du drame. La fouine n'est plus sur le bord de la route, le bébé fouine l' a peut-être tirée, ou elle a eu un sursaut, le dernier, ou on l'a poussée car je la découvre dans le fossé, sur le dos, ventre et mamelles offerts. Le fouineau est sur elle, il tète avec ardeur, il s'énerve, essaye chaque mamelon froid et sec, ne comprend pas pourquoi maintenant, ce n'est plus comme avant, pourquoi le liquide chaud et si bon ne répond plus à ses efforts. Indifférent aux mouches bleues et vertes qui volent autour de sa mère, l'enfant fouine essaye, essaye encore, il y met toutes ses forces, toute sa rage mais rien ne vient. Alors il pleure à petits coups. A chaque assaut du petit, le cadavre tressaute. C'est à la fois dérisoire et bouleversant, cette jeune vie qui cherche à se nourrir de la mort.
J'imagine la journée que le fouineau a dû passer. D'abord, il s'est blotti contre sa mère encore douce et chaude, puis il a eu faim, il a crié sans résultat . Il s'est mis à la mordiller comme il le faisait d'habitude, aucune réaction, il a cherché les tétines, ne les a pas trouvées, il n'y comprenait rien. Puis sa mère, il ne sait pas bien comment, a roulé au fond du fossé et là, ô joie, les tétines étaient visibles alors il s'est jeté dessus plein d'espoir mais hélas, sa mère était devenue froide et dure, qu'importe, il a continué à téter pendant un long, un très long moment , avec désespoir, avec fureur, tandis que les mouches arrivaient en bourdonnant, heureuses du festin qui les attendait.
Je m'éloigne. Que faire ? Alors il me vient une idée un peu folle, si j'allais chercher un peu de crème à la maison, je la verserai sur le ventre froid, peut-être que le fouineau se laisserait abuser et qu'il la laperait , cela calmerait un peu sa grande faim. Je reviens un moment plus tard avec un peu de crème dans un gobelet à yaourt. Malheureusement, comme c'est dimanche jour de promenade, deux cyclistes sont là, ils ont vu le cadavre, l'ont sorti du fossé et déposé sur le bord de la route. En les voyant, le bébé fouine apeuré s'est sauvé dans la forêt ou peut-être a-t-il compris qu'il ne servait plus à rien de s'acharner sur sa mère. Je demande aux cyclistes de remettre la fouine où elle était, je leur explique ce que je compte faire et ils approuvent. Je laisse couler un peu de crème sur le ventre de la mère et à côté d'elle, je laisse une coupelle à moitié remplie de crème. Sait-on jamais, il se peut que le bébé fouine revienne , qu'il aime la crème et que cela l'aide à passer sa première nuit d'orphelin. Ensuite, il lui faudra se débrouiller seul dans la grande forêt, éviter les renards, les oiseaux de proie et les pièges tendus par les hommes qui l'ont classé parmi les nuisibles . Pourra-t-il survivre ?
J'ai
mis longtemps à me défaire de l'image de cette petite bête s'acharnant sur sa
mère morte. C 'était l'image du désespoir absolu, de l' incompréhension totale.
Dans sa détresse, l'animal est perdu, il est inconsolable car il n'a pas la
capacité d'imaginer un avenir meilleur ni de s'inventer une maman au ciel qui
veillera sur lui. Dans les refuges, il arrive que des chats et des chiens se
laissent mourir d'avoir été abandonnés, il arrive la même chose pour certains
oiseaux en cage. Je
donnerais tant pour savoir si le bébé fouine va s'en sortir. Je voudrais
retourner là-bas mais je n'ose pas, de peur de ce que je pourrais y
découvrir. Juin 1997 Histoires vécues
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