Le printemps est arrivé d’un coup après un long hiver morne et gris qui mettait les gens de mauvaise humeur. Subitement les prunus puis les forsythias, les  merisiers, les magnolias se sont réveillés et ont transformé les paysages en féérie. Les prés ont verdi, illuminés par les pissenlits suivis par les boutons d’or, fleurs luisantes et dangereuses que les animaux ne broutent pas.
C’est alors que les vaches sont arrivées dans la bétaillère, une quinzaine de mères accompagnées de leur veaux, ces jolis veaux blancs de race charolaise,  nés en janvier ou février. A la descente de la bétaillère, il fallait les voir gambader dans l’herbe. Pour les veaux, c’était une découverte cette herbe verte et tendre dans cette espace sans fin.

 

Je voyais le troupeau de loin, il s’ébattait dans l’ immense champ vallonné, bordé de forêts, j’aimais ce spectacle reposant, presque hors du temps.

Puis, un jour, le malheur est arrivé, un veau est mort.

Un voisin a vu la forme blanche qui gisait au sol, il est allé la voir. La mère du veau mort, à l’avant du troupeau, le flairait  longuement.  Le troupeau, lui, ne bougeait pas et regardait la scène. Quand le voisin s’est approché, le troupeau est venu à sa rencontre, la mère toujours à l' avant.
L’homme a rebroussé chemin pour aller prévenir l’éleveur, le troupeau l’a suivi en meuglant comme pour dire " ne nous abandonne pas ! " 

Un peu plus tard, l’éleveur est arrivé au volant d’un tracteur. J’ai moi-même vu la scène avec mes jumelles. Le troupeau s’était massé devant le tracteur en arc de cercle, les animaux bien serrés, flan contre flan, les petits à côté de leur mère et la mère du veau mort, seule à l’avant du troupeau. Les animaux sont restés immobiles pendant tout le temps du chargement du veau sur le tracteur puis le tracteur est parti avec son fardeau. Les vaches  se sont dispersées tranquillement.

Le voisin qui avait tout vu depuis le début  était troublé, il m’a dit : 
    - 
J’ai eu l’impression d’assister à des funérailles
Moi j’ai juste murmuré :
-
 et dire qu’on les bouffe !

Rassurez-vous, il m’arrive, rarement, de manger de la viande  mais je ne peux le faire sans une certaine gêne car, comme dit l’un des personnages de Marguerite Yourcenar, Zénon, philosophe et médecin de l'Oeuvre au noir , j’ai de la peine à digérer les agonies. Et le regard des vaches me trouble infiniment, il y a en elles tant de douceur sous leurs longs cils blancs.

Epilogue

L'été a passé avec ses pluies, ses orages, ses jours brûlants. le troupeau a vécu heureux, les veaux ont grandi, forci, gambadé tout leur saoul. Mais l'autre jour dans la brume du matin, la bétaillère est revenue qui a emmené tous les veaux. Vers quel destin ? Je préfère ne pas l'imaginer
Alors les mères ont meuglé leur désespoir, concert à plusieurs voix, meuglements sourds qui enflaient, meuglements plus aigus, éraillés parfois. C'était assourdissant. Ces cris déchirants ont duré deux longs jours puis les meuglements ont cessé, le silence est revenu, les mères se sont remises à brouter l'herbe encore verte du début de l'automne. Elles ignorent, les innocentes, que l'an prochain elles vivront le même drame.
 

Création La bande à Léo
mai -sept. 2011