C’était un matin de juin, il y a bientôt 10 ans. Un jeune chien noir et blanc, tacheté de roux, hirsute et crasseux, entra dans la cour de ma ferme. On aurait dit qu’il voulait jouer,  s’approcher de moi et en même temps, je sentais qu’il avait peur. Il s’avançait puis reculait, ses pattes avant bien plantées dans le sol, l’échine creusée, queue battante puis il s’avançait à nouveau. Pour l’amadouer, je lui tendis un biscuit mais il jugea que c’était trop risqué, alors je le lui lançai, il le prit et s’enfuit.

Depuis quelques jours déjà je l’avais remarqué dans le village, trottinant au milieu de la route, sans prendre garde aux voitures et j’avais peur pour lui. J’ignorais d’où il venait jusqu’à ce que j’apprenne qu’un des habitants du village l’avait recueilli à moitié mort dans un fossé. Etait - ce vrai ? Je n’en ai jamais eu la preuve. Le gars qui l’avait recueilli, l’Octave,  n’avait pas très bonne réputation. On l’accusait de petits larcins, de piquer le fioul dans les tracteurs, de voler des patates dans les champs, d’être menteur et en plus, il avait un goût immodéré pour l’alcool. Bref, comme j’étais nouvelle venue, on m’avait fortement déconseillé de le fréquenter. C’est ainsi dans les petits villages où il ne se passe rien, les commérages vont bon train, ça fait partie des distractions !

Peu à peu, le chien  avait pris l’habitude d’aller chez ma voisine. J’aurais bien aimé l’adopter car il correspondait  tout à fait au  chien de mes rêves que je me proposais d’aller dénicher un jour  dans un refuge. Mais inconsciemment j’ajournais ce projet car j’avais déjà fait l’expérience et j’en avais gardé un mauvais souvenir. Bien sûr on  va donner du bonheur à UN chien mais il reste tous les autres qui vous regardent d’un air suppliant  - et moi et moi ? – car ils comprennent très bien ce qui se passe et ça vous fend le coeur.
J’ai alors parlé au maire du village qui m’a promis d’aller trouver  l’Octave . Effectivement deux jours plus tard, le maire est venu me dire : 

-      
Le chien, l’est à vous !
Quoi si vite ? Je ne m’y attendais pas et n’avais même pas une laisse ni un panier ni rien et puis il y avait trois chats à la maison qui n’arrêtaient pas de se battre, les deux vieilles chattes Vénus et Aïcha contre le jeune Léo, nouveau venu qu’elles haïssaient de tout leur coeur en hurlant leur colère.

Ma voisine me prêta une grosse chaîne suffisante pour  attacher une vache, une vieille laisse et je récupérai le chien. C’était un petit fox à poils durs pas très joli dans l’état où il était mais qui avait de beaux yeux bruns dont l’éclat filtrait sous les poils sales.
 Tout le village l’avait bien sûr nommé Milou, alors va pour Milou, Milouche, Milouchki ! Cela dit, j’étais  bien empruntée, je ne connaissais rien aux chiens.

L’après-midi qui a suivi cette  adoption rapide, l’Octave, furieux,  est venu me dire que je n’avais pas le droit de garder ce chien, que le maire n’avait aucun droit d’en disposer, que c’était lui qui l’avait trouvé, qui l’avait soigné mais que le chien – bien entendu sans collier et pas tatoué -n’était pas à lui non plus.

-      
Bien, lui dis-je, alors si c’est comme ça, si ce chien n’est à personne, on va le mettre à la SPA.
 A ces mots l’Octave s’est adouci et m’a dit :
 - Non, non, je vous le donne   et il est parti.
Quelle histoire mon Dieu ! Dans quoi je m’étais fourrée ?

 Mon jardin n’était pas encore clôturé donc le dénommé Milou, sitôt dehors, s’est empressé de retourner en face chez la voisine où il passait le plus clair de son temps. Le lendemain était un dimanche et puisque le Milou apparemment ne se plaisait pas chez moi, puisque l’Octave n’avait pas l’air enchanté, je me promis que lundi, j’irai  rendre le chien..
Le lundi matin de bonne heure je me rendis chez l’Octave avec le chien. Il  était en train de bricoler dans son jardin où poussait un festival de roses trémières sauvages de toutes les hauteurs et de toutes les couleurs. L’Octave me demanda ce que je faisais là.
- Je vous rends votre chien puisque nous n’aviez pas très envie de me le donner.
-  Mais si, je vous l’ai donné, gardez-le !


Alors nous avons fait connaissance, je me suis aperçue que les braves gens avaient tout faux. L’Octave était un gentil garçon, paumé et solitaire, aimant un peu trop l’alcool mais qui avait un gros bon cœur, il  adorait les animaux. C’était un homme malheureux, pauvre  et sensible avec qui on pouvait parler de beaucoup de choses. Je restai avec lui un grand moment quand soudain, il prit un pot qui traînait dans son jardin, le remplit de terre et y mis quatre jeunes plants de roses trémières. C’était pour moi.  Ces fleurs  allaient être superbes, elles grandiraient comme si elles voulaient toucher le ciel en signe d’amitié. Je n’en ai plus jamais eu d’aussi belles.

Je  quittai l’Octave le cœur léger avec le Milou qui cette fois était bien à moi … et le pot de fleurs !

 Milou avait été maltraité, ça se voyait car  il était très peureux. Quand il me surprenait avec un balai, il se sauvait l’échine basse. Lorsque nous allions nous promener et que j’élevais la voix pour qu’il obéisse, - l’obéissance n’était pas son fort, n’est toujours pas son fort -  il se couchait sur le côté et faisait le mort. C’était très étrange, comme s’il avait découvert qu’ainsi on arrêtait de lui faire du mal. Ces habitudes ont depuis longtemps disparu mais ce qui dure toujours, c’est sa peur panique devant tout ce qui est nouveau à l’extérieur, un vélo ou une voiture garés à une place inhabituelle, quelqu’un au loin qui s’avance, ou quoi que ce soit d’autre, même un lapin de garenne qui surgit d’un fossé,  alors  il fait demi –tour et  se sauve.

Il est impossible de le promener en ville à cause des bruits, du monde, des voitures, il cherche à entrer dans les immeubles, dans les magasins, il tire sur sa laisse et s’étrangle. En revanche il adore la voiture et ça,  depuis le premier jour. Là, il se sent chez lui, bien protégé, il regarde le monde par les fenêtres, il s'installe sur la tablette de la lunette arrière ; il est capable d’attendre des heures sans bouger, sans japper. Dans sa citadelle imprenable, le roi n’est pas son cousin.
 Les mauvais traitements ont  laissé des traces indélébiles dans sa petite tête de chien. J’aimerais tellement connaître son passé. Parfois, je prends sa tête entre mes mains et plonge mon regard au fond de ses prunelles sombres
 - Milou,  raconte-moi ! 

Mais Milou ne raconte rien, ne racontera jamais rien et ça me désespère. Il fait partie des innombrables victimes muettes qui autorisent certains à se croire tout permis.

 Depuis ce fameux lundi, l’Octave et moi étions devenus presque des amis. Nous parlions de tout et de rien quand je le croisais sur la route. On échangeait nos solitudes.  Il me disait parfois qu’il aimerait avoir un jour un petit de Milou, je n’ai jamais osé lui dire que je l’avais fait castrer. Il y a trop de chiots qui viennent au monde et qu’on retrouve plus tard dans les refuges, ou pire, abandonnés n’importe où. J’appréhende chaque année l’arrivée de l’été. Le village est situé près d’une forêt, lieu idéal pour se débarrasser des chiens avant les vacances, c'est arrivé plus d'une fois.

 Deux ans et demi  plus tard, par un triste matin de novembre, un lundi, il pleuvait à verse quand sur le coup de midi, j’aperçus une épaisse fumée qui s’élevait à l’entrée du village. On aurait dit que ça venait de chez l’Octave. Hélas, c’était bien chez lui. Peu avant, il était tombé de son vélo - moteur. Comme il ne voyait déjà plus tout à fait clair  à cette heure de la matinée, il ne s'est pas rendu compte que de l'essence s'était répandue sur ses vêtements . Un moment plus tard  dans sa cuisine, il s’est approché de la gazinière pour faire chauffer sa soupe. C'est alors qu'il a pris feu comme une torche puis la vieille maison, l’étable heureusement vide et la grange.  Le lendemain, l’Octave était mort sans avoir repris connaissance. J’avais perdu un ami et j'avais le  sentiment d’avoir sauvé Milou pour la deuxième fois.

 Le jour de l’enterrement, le temps s’était mis au noir. Des bourrasques de vent alternaient avec des rafales de pluie qui dessinaient des sillons sales sur la neige tombée la veille. Nous sommes entrés dans l’église cramponnés à nos parapluies, cherchant avec peine une place sur les bancs rajoutés à la hâte et qui n’avaient qu’une envie : basculer quand quelqu’un  bougeait, une vraie partie d’équilibrisme ! C’est dire que la petite église du village était archipleine, archipleine de gens – les hypocrites – qui ne fréquentaient plus l’Octave de son vivant. Je n’ai pu m’empêcher de lâcher à mi-voix:
-      
ça  fait rien, l’Octave, doit bien rigoler  là-haut !

Aujourd’hui, plus personne ne parle du drame, peut-être un zeste de mauvaise conscience. A l’entrée du village, les décombres ont été soigneusement rasés. A leur place, un pré où poussent des avoines folles, des plantes de moutarde jaune, des boutons d'or, des marguerites, des centaurées, des cardères et des chardons.
Pendant plusieurs années, on a vu errer la chatte de l’Octave, à demi aveugle à cause d’un œil crevé, qui quémandait sa nourriture dans quelques maisons bienveillantes et puis elle a disparu.

 Je suis au soir de ma vie, Milou, au soir de la sienne. Il est là, en bonne santé, toujours prêt à bondir de joie devant un biscuit ou la perspective d’une balade en voiture. Il me tient une compagnie de tous les instants et n’aime pas trop que je m’éloigne. Je pense avec tendresse à toutes ces années passées ensemble et je me dis que nous avons eu de la chance.

             CC              
 

 

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Mars 2004